Pour Noël Jésus organise une Rave-party, ou plutôt une free-party, car il a appris à faire la différence entre les deux manifestations. Ne paie que celui qui le souhaite.

Il a contacté quelques fidèles, un peu étonnés par le projet. Mais Jésus s’attendait à leur réaction. Beaucoup d’entre eux sont un peu vieux, malmenés par les deux mille années et quelques, passées à attendre le retour de leur ami-guide-prophète. Peut-il avouer qu’une fraction de lui-même n’a jamais quitté la Terre, bien qu’en y étant totalement absent ? Une de ces contradictions apparentes qui n’en sont pas. Un peu comme la ressemblance de l’homme avec Dieu. Il se souvient du fumeur de pipe australienne, assis sur un tapis persan, amateur fou des pièges de la théorie et des hypothèses génératrices. Pas compliqué, avait rétorqué ce gourou-amateur de poésie : elle est un credendum, pas un probandum. Elle relève de la croyance, pas de la preuve. Et Bibendum, compléta sa compagne, en servant à boire à tous les participants de la conférence improvisée au bord du lac où ils campaient, et que, déférents, ils avaient surnommé Tibériade.

Jésus regarde les gens autour de lui. Il les trouve beaux et sympathiques, même s’ils l’ont chassé un peu brutalement du parc dans lequel il dormait. Pas de zonard chez nous. Hélas, ses arguments n’ont pas été écoutés. Pas de drogué dans notre ville. Il aimerait leur dire qu’il n’a jamais consommé de produit illicite, mais ils sont raides comme des piquets plantés dans l’eau pour élever des moules. Si leur corps premier est dur, leurs racines sont tendres, énonce-t-il.

Jésus décide de rendre sa fête native plus festive. C’est bien les rennes et les barbus à tunique rouge, qui se déplacent sur des traîneaux, mais l’effet est un peu usé. Et les confusions sont nombreuses. Le changement s’impose.

Pour la musique il inviterait bien Judas priest, histoire de monter qu’il a pardonné au traître, et d’affirmer que, parfois, une fourberie cache un amour profond. Mais les membres du groupe seront-ils disponibles ? Jésus adore le Heavy Metal et a téléchargé leur dernier album Invincible Shield. Un bouclier invincible, quelle aubaine pour celui qui est régulièrement assassiné ! Et puisque personne ne veut de moi, je vais me reconvertir dans l’urbex, dans l’exploration urbaine. Il rit de sa plaisanterie, car comment pourrait-il se reconvertir. Je crois en moi, en nous, en l’un dans le multiple, ajoute-t-il en faisant claquer ses bretelles de pantalon.

Bon, il faut trouver un entrepôt désaffecté, chargé d’âmes et d’histoire, parcouru d’ondes et de souvenirs, planté là comme un défi à l’amnésie. Mais je dois me méfier de la nostalgie. Restons joyeux. C’est celui que je préfère dans Blanche Neige. Décidément je suis en verve, conclut-il.

Par chance, il se promène rue de la laine à Roubaix. Magnifique ! Une usine flambant vieille, traversée de jets de verdure et d’empreintes industrielles vivaces. Des lianes corrosives et des nœuds ardents. Les silhouettes des ouvriers d’antan planent en ombres ludiques dans l’espace amical. Poutres en acier, adaptées au style musical retenu. Briques projetées dans le ciel des luttes et des occupations de locaux.

Je vois grand proclame Jésus, des enfants, des femmes mirobolantes, des travailleurs endurcis, des fêtards partageurs, des musiciens de tout âge. J’entends déjà le bruit et le tremblement des vibrations.

Son portable sonne. Il est radieux. Tous ses compagnons seront présents !

Il frappe dans ses mains et crie : Vive Noël ! Ce sera mon épitaphe renaissante !