Jésus a soif. Terriblement soif. Il révise ses textes, pour le grand moment qui arrive. Des tirades à n’en plus finir, des paraboles édifiantes, des poèmes épiques et des récits de compagnonnage. Depuis le temps, il connaît ses classiques. Mais comme il ne les joue qu’une seule fois par an, il a tendance à les oublier. Un peu. Parfois beaucoup. C’est l’âge. Dur de jouer un bébé à plus de deux mille ans. Comme la route est longue. Mais il faut bien vivre. Les subventions se font rares, et l’inflation a limité la fréquence des spectateurs. Surtout que l’image de sa compagnie n’est pas bonne. Trop de scandales. Trop de confessions. Trop de contrition à peine crédible. Un bon officiant, c’est comme un bon médecin. Ça n’existe plus. Surtout qu’ils se plaignent de l’absence de participants aux activités. Quelques vieilles femmes. Sympathiques, mais vieilles. Les enfants fuient les abords des salles. Méfiants, les enfants. Polis, mais méfiants.

Jésus est un véritable conteur. Il a du souffle, de la voix, du rythme. C’est dans le sang. Avec de vraies créations littéraires. Pas recopiées sur le Net, ou commandées à l’intelligence artificielle. Les paroliers de qualité ont disparu. Ils ne lisent plus, n’écrivent plus. Beaucoup d’avantages liés à la profession ont été supprimés. Quant aux bénéfices collatéraux !

Jésus entre dans un restaurant. Rêve qu’on lui offre de l’eau. Ou une boisson plus consistante. Une magnifique créature accueille les clients. Mais pas lui. Du dédain, c’est cela qu’il entrevoit dans le regard de la divine. Enfin, divine, c’est à vérifier. Elle lui parle sèchement. Toi, le Syrien, tu passes par la porte de derrière et tu te mets au travail. On t’attend depuis des plombes. Pas surpris. Tout le monde espère sa venue, depuis si longtemps. Mais pour faire quoi de lui. Il préférerait un rôle moins évident, avec moins de risques. Personne ne l’écoute. Je ne suis pas Syrien. Elle lui tourne le dos en grommelant. Syrien ou pas, je m’en fous. Si tu veux ton billet, tu as intérêt à ne pas te faire remarquer. Et les cheveux longs, c’est pas sain dans une cuisine. Et c’est passé de mode.

Il tente de lui parler de vignes et de raisins, de brebis et d’ânes, d’un homme blessé qui a besoin de secours. Rien n’y fait.

Alors, il regarde la bruine qui tombe dans la rue, se dit qu’il a été bien imprévoyant. Il a oublié son parapluie. Mais une autre jeune femme, elle, lui sourit, de l’autre côté de la peine. Il lui fait signe de la main, sort de l’établissement et se dit qu’il est temps de changer de métier. Elle va sûrement m’aider. Elle possède tous les atouts indispensables. Vêtue de rouge elle joue avec un lacet de velours.

Alors, il se met à siffler singing in the the rain.